Animal mon prochain

La boucherie transcendante, Capital et réification, les chemins du Réel. "Celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l'abîme regarde aussi en toi" Nietzsche

14 mai 2009

La pensée animaliste versus écologiste 14_05_09

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Département de philosophie de l'Université de Montréal

Édition Le Devoir du jeudi 30 mars 2006 (canada)

http://www.ledevoir.com/2006/03/30/105542.html

Il est de bon ton de caricaturer la pensée animaliste et de la réduire à un sentimentalisme incohérent. La récente prestation de Brigitte Bardot en a donné l'occasion à Louis-Gilles Francoeur dans son article «De l'animalisme primaire» (Le Devoir, le 23 mars 2006).

Il est facile de s'en prendre à une vieille dame dont le discours n'est effectivement pas toujours très éloquent, mais en tirer des conclusions sur la «pensée animaliste» en général (comme s'il n'y en avait qu'une), c'est pratiquer l'amalgame et la désinformation, que le journaliste dénonce par ailleurs lui-même à juste titre. Si le plaidoyer de Brigitte Bardot est «primaire», le portrait simpliste que M. Francoeur dresse d'un mouvement complexe l'est tout autant.

Le journaliste, habitué des questions environnementales, se revendique d'une «pensée écologiste» qui doit être distinguée de la «pensée animaliste». C'est tout à fait juste, et on peut préciser cette différence.

D'abord, l'éthique animale (pensée animaliste) ne s'intéresse qu'aux êtres vivants sensibles car elle fait de la souffrance son point de départ. Les plantes et les choses inanimées (les arbres, l'eau, etc.) ne sont considérées qu'en fonction de leur lien (l'environnement, l'habitat) avec l'animal, dont elles conditionnent le bien-être, tandis qu'en éthique environnementale (pensée écologiste), cet environnement fait lui-même l'objet d'une considération morale directe.

Ensuite, l'éthique animale considère généralement la mort et la souffrance comme des maux, qu'elle cherche à éviter ou au moins à minimiser. Ce n'est pas le cas de l'approche environnementale, pour laquelle la mort et la souffrance font partie intégrante de la vie et de la nature.

Enfin, la perspective de l'éthique animale est généralement individuelle (puisque ce sont des individus qui souffrent) tandis que celle de l'éthique environnementale est généralement holistique et s'attache à la protection des espèces et des écosystèmes.

À la lumière de cette distinction, on comprend mieux le point de vue de M. Francoeur. Néanmoins, certains problèmes persistent. J'en distinguerai trois.

Des arguments qui ne tiennent pas

Premièrement, dire que la chasse aux phoques est légitime du seul fait que l'espèce n'est pas en danger repose sur des prémisses discutables. Cela revient en effet à considérer les animaux non humains comme des ressources dont on peut disposer à notre guise, à condition toutefois de ne pas les épuiser, comme on le fait des végétaux et des minéraux. On parle d'ailleurs de récolte plutôt que de chasse, comme pour mieux oublier ce qui distingue un être vivant sensible d'un champ de blé. Cela revient donc à penser l'homme «maître et possesseur de la nature» dans la perspective anthropocentrique, occidentale et chrétienne qui sert à justifier l'exploitation animale depuis 2000 ans.

Deuxièmement, le fait que la chasse soit une activité «traditionnelle» n'a strictement aucune valeur argumentative. C'est un sophisme bien connu, un appel à la tradition (argumentum ad antiquitam), abondamment utilisé dans d'autres pays pour justifier le foie gras et la corrida, par exemple, et qui ne résiste pas au tribunal de la raison: au nom du respect de la tradition, nous en serions toujours aux combats de gladiateurs, à l'esclavage, à la torture, à la peine de mort, et nous ne questionnerions pas la légitimité de l'excision. Mieux vaut donc parler d'une «chasse de subsistance», qu'il faut distinguer de la «chasse commerciale».

M. Francoeur nous dit qu'il est raciste de permettre cette chasse de subsistance pour les Inuits mais pas pour les Blancs. C'est détourner le sens du mot «subsistance». D'un point de vue animaliste, il est acceptable que les Inuits chassent le phoque car il s'agit d'un besoin nécessaire (se nourrir), mais il n'est pas acceptable de chasser le phoque à grande échelle pour faire des manteaux de fourrure ou des cosmétiques car il s'agit d'un désir contingent (tirer profit du commerce d'objets futiles). La distinction est claire et ne repose pas sur l'origine ethnique des chasseurs mais sur leurs motivations.

Pour la même raison, les animalistes condamnent la chasse sportive précisément parce qu'elle est un loisir. Il s'agit de rappeler qu'ôter la vie à un être vivant sensible n'est justifiable que par la nécessité.

Différence de degré, non de nature

Troisièmement, le journaliste affirme que la pensée animaliste «repose sur la croyance que les animaux ont une "âme", une anima en latin, ce qui leur conférerait des droits, curieusement non contrebalancés de responsabilités, comme le veut la définition philosophique ou morale la plus élémentaire». C'est tout simplement faux. D'abord, «la» pensée animaliste n'existe pas. L'éthique animale est un vaste domaine qui réunit des dizaines de courants.

Ensuite, la plupart de ces positions sont tirées non d'une croyance mais au contraire de la science elle-même (biologie, zoologie, éthologie) qui nous enseigne à quel point la différence entre l'homme et l'animal n'est qu'une question de degré et non de nature, comme l'a montré Darwin, et qui nous rappelle que nous partageons 99 % de notre ADN avec le chimpanzé. Cela n'a rien à voir avec une quelconque croyance, et encore moins avec l'âme. D'ailleurs, qu'est-ce que l'âme?

La croyance, au contraire, est dans l'anthropocentrisme qui, contre les preuves scientifiques, persiste à vouloir arracher l'homme de l'animalité pour mieux autoriser l'exploitation de ses frères inférieurs. La croyance est dans ce préjugé, très chrétien d'ailleurs, selon lequel «l'animal a été créé pour être au service de l'homme».

Enfin, de nombreux courants ne revendiquent pas des «droits» pour les animaux mais se contentent d'insister sur nos devoirs envers eux, défendant par exemple une égalité de considération, qui n'appelle aucunement l'égalité de traitement ou l'application des droits de l'homme aux animaux. C'est notamment le cas de l'utilitarisme de Peter Singer.

Par ailleurs, le fait que des droits puissent ne pas être contrebalancés de responsabilités n'a rien de curieux: n'est-ce pas le cas des enfants et des handicapés mentaux humains? La question est alors de savoir au nom de quoi ils sont malgré tout protégés.

Si c'est en vertu de leur appartenance à l'espèce humaine, c'est du spécisme, et les animalistes le rejettent au même titre que le racisme et le sexisme. Et si c'est en vertu de leur capacité à souffrir, alors les animaux qui possèdent également cette capacité doivent aussi être protégés. Dans tous les cas, la question mérite d'être posée avec rigueur et précision.

Posté par dingos à 10:45 - Anti spécisme - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Pour ce qui...

...est de la chasse aux phoques, il existe au Canada, la conjonction d'un lobby des chasseurs relayé par la presse et les politiciens (une partie en tout cas)et une "tradition" qui pousse certaines et certains à considérer cette activité comme un "fait culturel" et toute critique comme une ingérence.Je me souviens encore de l'indignation de la chanteuse Pauline Julien (décédée depuis)quant aux prétentions des opposant(e)s à cette barbarie.Elle était brusquement tombée dans mon estime alors que je l'appréciais en tant que personne.

Posté par morsli, 14 mai 2009 à 13:09

Excellent propos de Jean-Baptiste.
L'argument de la bonne santé des populations de phoques, on me l'a ressorti des dizaines de fois, pas plus loin que la semaine dernière d'ailleurs.
Et pourquoi donc on ne tuerai pas tous les caniches des mémés des stations balnéaires pour nourrir les fauves des zoos ?
Oooohhhh (mais non, quand même, ce sont des chiens ... !!!!!)

Posté par TAOMUGAIA, 16 mai 2009 à 12:16

j'ai beaucoup aimé la lecture de cet article, je partage bien des pensées à ce sujet...

pour ce qui est des phoques, d'accord avec vous, à ce moment là pourquoi ne pas appliquer des raisonnements stupides à des animaux domestiques???

Posté par chrissouboubou, 18 mai 2009 à 16:46

Nature humaine ?

Si l'on considère que les militaires
sont comme des grands enfants qui n'ont jamais cesser de jouer à la guerre,
comme des enfants qui ne voudraient pas grandir
à l'âge ou l'on joue à :"pan! pan! c'est sur toi qu'je tire !"

la guerre serait donc le jeu d'adultes immatures
qui disent que c'est dans leur nature ??

les oiseaux, les fleurs, le ciel , c'est ça la nature !
inventer une soi-disant nature humaine
pour que les peuples du monde disent:" Amen"
à cette nature avec un grand N.

mais cette invention est une notion qui autorise toute forme d'oppression.
si l'homme n'est pas contraint de suivre aucune nature,
alors peut-être peut- il penser à son futur.
y'a pas d'arbre, y'a pas d'fleurs qui m'dit d'aller tuer mon prochain,
Aucune nature ne me dira ce que j'ai à faire demain !

Posté par elfab, 10 juin 2009 à 14:28

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